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CLINIQUEMENT VÔTRE

CLINIQUEMENT VÔTRE

L’expertise de chacun 

En août 2016, je quittais mon Abitibi-Témiscamingue pour aller travailler chez les Inuits, au Centre de santé Tulattavik de l’Ungava. Aucune route ne relie les sept villages de la côte d’Ungava au Nunavik. Les évacuations médicales vers l’Hôpital de Kuujjuaq doivent se faire en avion. C’est un moment pour moi d’écrire dans mon journal où je m’adresse à mes anciennes collègues de travail d’Amos ainsi qu’à ma famille.

Je partage l’un de ces textes. Bonne lecture.

 

Medevac Kangiqsujuaq, mars 2018 

Le soleil m’éblouit sur le chemin du retour. Il fait superbement beau au-dessus des nuages. Ça nous donne l’illusion d’une météo parfaite pour voler. Sur le tarmac à Kangiqsujuaq, c’était l’hiver : neige, bourrasques de vent, visibilité réduite. Dans l’œil d’un néophyte, on aurait pu penser que les avions resteraient au sol aujourd’hui. Et pourtant, le petit King Air s’est déposé doucement. Au fil des Medevacs (lire Médévacs), j’en ai beaucoup appris sur l’aviation et la météo. J’ose espérer que les pilotes qui nous conduisent ont eux aussi appris en côtoyant des infirmières au travail.

J’ai eu envie d’aborder le sujet à la suite d’une discussion que j’ai eue le mois dernier avec des pilotes d’Air Inuit. Nous étions au bar le Nuna Golf et l’un d’eux avait un téléavertisseur à sa ceinture, car il était de garde pour les Medevacs. Il accompagnait son popcorn d’un Perrier pendant que la foule s’égosillait au karaoké. On s’est mis à parler de la lourde charge de travail supplémentaire que représentent les Medevacs. C’est là qu’il m’a dit : « Mais moi, quand c’est pour un vrai Medevac, ça ne me dérange pas. » Bon. Il a fallu remettre les pendules à l’heure sur ce qu’était un Medevac, et surtout l’informer que l’opinion du pilote n’est pas considérée dans la décision d’évacuer un patient de son village, de la même façon que l’infirmière n’est pas consultée pour déterminer si l’avion décolle ou non.

Je comprends la lecture qu’il fait d’un « vrai » ou d’un « faux » Medevac, puisque plusieurs patients vont grimper dans l’avion sur leurs deux pieds. Pas d’intubations, pas de cris, pas de blessure apparente. Un mal de ventre peut cacher une appendicite. Une fièvre chez un poupon peut cacher une méningite. Un faciès neutre peut occulter un risque suicidaire élevé. Comme on ne veut surtout pas d’un patient instable dans l’avion, il sera d’abord stabilisé, et stabiliser un patient, ça se fait bien mieux les pieds au sol dans une clinique que dans un petit avion bruyant, sombre et sans espace de travail. Moi-même quand j’ai fait mon appendicite, je suis montée dans l’avion bien gavée de morphine et de Gravol. Qui aurait pu deviner que ma vie était en danger? Beaucoup de Medevacs sont destinés à évacuer un patient présentant des idées suicidaires. La vie de la personne est en danger, au même titre qu’une suspicion de grossesse ectopique. Elle doit donc être conduite à l’Hôpital de Kuujjuaq par Medevac. Il n’y a pas de « faux » ou de « demi » Medevac.

Un matin tôt, une infirmière en dispensaire attendait des nouvelles pour connaître l’heure de départ du Medevac. Air Inuit ne pouvait pas donner d’heure, car la météo était incertaine dans le village en question. L’infirmière exténuée, elle n’avait pas dormi depuis 24 heures, m’appelle à Kuujjuaq pour me dire de faire le message à Air Inuit : selon elle, « la météo est bonne en masse » pour atterrir. Je comprenais ma collègue d’être stressée d’être avec un patient malade au fond de la toundra, mais je me sentais inconfortable d’appeler Air Inuit et de leur dire : « Vous savez, ma collègue a regardé par la fenêtre du CLSC et elle fait dire que c’est bon en masse! ». Dans le même ordre d’idées, je pense qu’un pilote aussi compétent que ceux que nous côtoyons quotidiennement au Nord ne pourra juger si le Medevac est justifié ou non. À chacun son expertise.

 

Amélie Mercier
Amélie Mercier © Gracieuseté : Amélie Mercier
 
 
Amélie Mercier
Inukshuk du village de Kuujjuaq

 

Amélie Mercier
Infirmière clinicienne
Centre de santé Tulattavik, Ungava

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